Les mots de Simone de Beauvoir sur la fragilité de la conquête des droits des femmes sonnent aujourd’hui plus justes que jamais : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question » écrivait-elle ainsi dans le Deuxième Sexe en 1949.
De fait, un an après le début de la pandémie, la réduction des inégalités entre les hommes et les femmes au travail semble avoir connu un sérieux coup de frein. Dans l’urgence de la gestion pandémique, les services RH ont d’abord suspendu tous les projets « hors covid », et parmi eux la lutte pour l’égalité entre les genres. Priorité au maintien de l’emploi. Et même si les entreprises ont repris progressivement leurs missions, le retard reste considérable.
Pire, les études se multiplient et racontent tristement la même chose : les femmes ont même été plus sévèrement impactées au travail par la pandémie que les hommes. En septembre 2020, dans une étude du cabinet Deloitte (1) sur près de 400 femmes dans 9 pays (dont la France), plus de 8 femmes sur 10 estiment que leur vie a été négativement perturbée par la pandémie du covid. Et 70% de ces femmes ont estimé que ces perturbations pourraient avoir un impact négatif sur leur carrière.
En faisant basculer les entreprises dans le télétravail, la pandémie a déplacé les enjeux d’égalité dans la sphère privée. Un domaine où les interventions et les attentes RH sont plus délicates à gérer. En brouillant les frontières entre la vie professionnelle et privée, le télétravail a fait exploser des déséquilibres préexistants dans les couples. Eurofound, la Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail confirme ainsi que le télétravail a précipité le retour à une répartition des rôles très traditionnelle : dans les familles d’actifs avec progéniture de moins de onze ans, les femmes ont passé quasiment un jour de plus par semaine que les hommes aux tâches parentales(54 heures contre 32h) et dédié cinq heures de plus que les hommes aux tâches domestiques : 16 heures par semaine pour les unes, 11 heures pour les unsen moyenne, et ce, avec ou sans enfant.
L’inégalité frappe aussi dans l’accès à un espace de travail adéquat. Le télétravail a été présenté comme une protection face aux risques sanitaires, mais il s’exerce dans des conditions inégales en fonction du lieu de vie, de la position sociale du ménage, ainsi que du sexe. En gommant les frontières entre vie domestique et vie professionnelle, les femmes se retrouvent désavantagées par rapport aux hommes. Elles sont ainsi 1,3 fois moins nombreuses à disposer d’un espace isolé lorsqu’elles télétravaillent à leur domicile et ont 1,5 fois plus de risques d’être fréquemment interrompues par les enfants (étude du Boston Consulting Group (BCG) réalisée en début d’année auprès de 2002 salariés français travaillant en bureau (moitié hommes/moitié femmes).
Si l’entreprise peut difficilement intervenir sur la répartition des rôles au sein d’un ménage, elle peut toutefois s’atteler à atténuer leur impact.
Eglantine Bonetto Elkaim est formatrice pour le cabinet de coaching et formation Graines de Succès, dédié à l’évolution de la carrière des femmes. Depuis un an, au cours de leurs interventions, elle admet que les coachs ont allongé le temps dévolu au partage des retours d’expérience « pour que les choses puissent s’évacuer ». Avec le recul de cette année difficile, elle confie quelques pistes de réflexion, la première étant de « ne jamais faire de généralités avec des protocoles ou des recettes qui marcheraient à tous les coups ». Et de citer cette femme cadre débordée par la garde de ses enfants à qui la RH conseillait de… recourir aux voisins pour se faire aider ! Parmi les femmes interrogées par le cabinet Deloitte, 42% demandent effectivement une aide à la garde d’enfant. Et de rappeler aux entreprises que « l’enfant a le droit d’être chez lui. L’entreprise ne doit pas avoir d’exigence sur la vie privée car ce serait une erreur. Il faut plutôt aider à aménager un espace de travail non poreux ».
Une autre piste : faire le ménage dans les charges inutiles. « Les gens passent un temps fou à faire des PowerPoint. Est-ce vraiment indispensable ? » Le passage du courrier électronique à des plateformes de communication plus simples basées sur la messagerie, comme Slack, peut par exemple permettre de gagner un temps précieux.
Et si l’entreprise travaillait également à alléger la pression résidentielle qui pèse plus lourdement sur les femmes ? Aider tout le monde pour aider les femmes. Pendant les confinements, les Parisiens ont ainsi le plus largement basculé dans le télétravail (58% des actifs contre 41% en France). Alors qu’ils disposent de 9m² de moins par personne que la moyenne nationale. Du coup, 40 % des télétravailleurs se retrouvent à exercer leur activité dans une pièce partagée avec d’autres personnes (salon, cuisine, etc.), contre 34 % en moyenne sur le territoire métropolitain (1). Ce qui soulève des questions si le télétravail est amené à durer. « Face à la nécessité d’équiper un bureau à la maison, il faut que l’entreprise soit redevable de cela puisqu’elle peut réduire les couts immobiliers. Cet argent libéré par le gain d’espace en entreprise ne pourrait-il pas être alloué à financer une pièce de plus chez les télétravailleurs ? Les entreprises ne pourraient-elles pas accorder un budget mensuel pour que les collaborateurs puissent travailler dignement dans un confort minimum ? » imagine la coach.
Pierre Daveze, comportementaliste, s’insurge contre la vision genrée de l’impact de la pandémie et propose une piste alternative. « Il ne faut pas tout mettre sur le dos des hommes… « estime-t-il. « Les confinements et le télétravail, en faisant disparaitre la routine métro boulot dodo, ont obligé les gens à se retrouver face à eux-mêmes. Ce n’est pas un problème homme femme. Quand on est en manque de vérité face à soi-même, un confinement ça fait mal à tout le monde ». Et pourquoi pas en profiter pour faire le point, tant personnel que professionnel ? Son cabinet a créé un bilan d’orientation professionnel basé sur les neurosciences pour aider les gens à cibler leurs atypismes, leurs potentiels, leurs besoins et envies… et pourquoi pas permettre aux femmes de réaliser qu’elles peuvent aussi refuser de travailler dans la cuisine pendant que leur conjoint a aménagé son bureau dans le salon.
(2) Source enquête Ined Juillet 2020 citée dans https://www.cairn.info/revue-population-et-societes-2020-7-page-1.htm