Défi RH en 2045

Mauvaise surprise en connectant mon cerveau au cloud ce matin pour lire mes mails. J’y ai un accès direct grâce à l’interface implantée dans mon cerveau, héritière des électrodes neuronales du projet précurseur Neuralink d’Elon Musk (déjà 25 ans !).

Notre dernière recrue nous poursuit en justice. L’entretien d’embauche du 21 août 2045 s’était pourtant bien passé, personne n’avait décelé cette possibilité de rébellion. Le collaborateur avait exprimé verbalement son accord à la charte de l’entreprise, qui impose aux salariés une augmentation neuronale d’apprentissage taillée sur mesure pour nos besoins.

Une étape nécessaire pour commencer à travailler chez nous, comme dans la plupart des entreprises d’ailleurs. Sur les électrodes déjà implantées avant l’entrée à l’école chez tous les citoyens, l’entreprise charge le programme d’apprentissage adéquat en fonction du poste. Et là, bim. Notre nouvelle recrue a refusé de se soumettre à l’effacement du programme qui avait été implanté pour sa mission précédente chez notre compétiteur. Procès.  La question que les juges -aidés de l’IA- devront trancher n’est pas simple : à qui appartiennent les données implantées du cerveau ? Jusqu’ici il est vrai personne n’avait trop refusé de se plier au Grand Formatage de peur de ne pas être recruté.

Pourtant nous pensions proposer un package de vacances suffisamment attractif pour attirer les employés. Face à la mort du tourisme il y a 15 ans (trop d’épidémies), les entreprises les plus courues sont aujourd’hui celles qui proposent à leurs employés les sensations les plus folles pour enrichir artificiellement leurs souvenirs. En gros, on a les souvenirs sans l’expérience ! Et ce grâce aux nanobots – de minuscules robots faits de brins d’ADN – qui flottent dans les capillaires de notre cerveau. On implante des souvenirs jamais vécus pour pouvoir supporter cloîtrés chez soi les longues soirées estivales trop chaudes.  Et dire qu’on avait proposé une exploration de Vénus à cet ingrat. Autrement nous avons aussi l’expérience virtuelle Cro-Magnon, pour ceux qui préfèrent le charme du rustique. 

Alors quand ce recruté nous a poursuivi en justice, personne n’a compris. Il est vrai que tout a évolué tellement vite que la loi n’avait jamais le temps de suivre. Dès 2016, – trente ans déjà ! – tout cela a commencé par les exosquelettes. Point P en France, puis plus tard Ford aux Etats-Unis ont fourni des exosquelettes Ekso Bionics à leurs employés afin de les aider dans leurs tâches répétitives, notamment les tâches aériennes telles que l’usage d’un outil électrique pour visser des boulons. Quelques années plus tard, l’exosquelette réduisant tellement la fatigue, les blessures et l’inconfort, on a commencé à sanctionner les entreprises qui ne le proposaient pas.

A partir des années 2030, les exosquelettes ont été remplacés par des robots tout simplement. Mais alors sont apparues les problématiques liées à l’homme augmenté. Sur la base des découvertes Neuralink du patron Elon Musk, des « lacis neuraux » -sortes de filets minuscules- ont d’abord été injectés à l’aide d’une simple aiguille pour se répandre dans les cerveaux pour se connecter aux neurones.  Puis, grâce aux découvertes de la Darpa, l’agence de recherche ultra secrète de l’armée américaine, on est passés à l’apprentissage physique intelligent, qui permet aux hommes d’assumer des tâches plus pointues que les robots.  A partir de son « programme de rediffusion RAM », lancé à la fin des années 2010, l’agence a permis d’utiliser ces technologies pour apprendre plus vite à réaliser des tâches physiques complexes.

Résultat de tous ces progrès, évidemment, dès 2030, la mission de l’école a été sérieusement modifiée. Les enfants apprennent désormais sans effort en se connectant à un ordinateur. Plus besoin de professeur, si ce n’est pour l’acquisition des compétences sociales et émotionnelles. Et pour nous, RH, dès 2031, la loi a interdit de demander si la personne était « naturelle » lors d’un entretien d’embauche.


Maintenant il va falloir travailler le dossier de défense avec les avocats. Aujourd’hui, la connexion neuronale et la réinitialisation des employés à l’embauche sont nécessaires. Car l’entreprise a besoin d’humains taillés sur mesure pour travailler le plus intelligemment possible avec leur cobot, le robot collaboratif, qui exécute les tâches où l’homme n’a pas de plus-value. Notre programme neuronal détaille avec la précision de l’horloger les rôles dans l’interaction.  Alors pas question de se passer de Grand Formatage !


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