Le souvenir du Paris haussmannien de mon enfance paraît presque surréaliste. Il est vrai qu’après le Grand Choc Thermique des années 2030, les architectes ont rivalisé d’imagination pour permettre aux 500 000 Parisiens de survivre l’été. Plusieurs saisons avec des canicules à plus de 50° ont en effet fait fuir les trois quarts des habitants à la campagne, y compris les sièges des entreprises.
Je travaille aux Coquelicots, un grand quartier à l’ouest de la capitale qui a été entièrement rasé en 2030. Il s’appelait autrefois la Défense. Partout dans le monde, les quartiers d’affaires ont été reconstruits pour une adaptation radicale aux nouvelles conditions climatiques.
Ma société AlgoKing est chargée de la culture des micro-algues que tout Paris s’arrache pour pouvoir faire fonctionner les appareils nécessaires à la vie de bureau. Nous sommes installés dans le vaisseau numéro 12, un Hydrogénase de 400 m de haut inspiré de celui imaginé par l’architecte Vincent Callebaut dans les années 2020. Ce qui n’était autrefois qu’une idée folle est devenu la norme.
Notre Hydrogénase abrite plus de 300 entreprises. Collectivement, nous avons choisi une altitude de 1500 mètres pour notre vaisseau flottant, ce qui n’est pas le maximum car les aéronefs peuvent être amarrés à 3000m pour plus de fraîcheur estivale. L’hiver, nous redescendons à 100 m d’altitude seulement, plus près des champs situés en sous-sol. Régulièrement, nous allons nous poser au creux d’une ferme flottante d’algues marines amarrée à l’embouchure de la Seine, qui le recharge directement en bio-hydrogène.
L’aéronef est en effet propulsé grâce au dihydrogène produit par des algues. A la fin des années 90, il avait été découvert que les micro-algues privées de soufre passaient de la production d’oxygène à la production d’hydrogène. Une photosynthèse transformée en quelque sorte. Grâce à leurs enzymes de type hydrogénase, les algues de la famille « Chlamydomonas reinhardtii » sont devenues un véritable « or vert » de nos jours. Le rendement d’une ferme de micro-algues est largement supérieur à celui du biodiesel ou du bioéthanol. Il y a quinze ans, un hectare d’algues pouvait produire biologiquement 120 fois plus de biocarburants qu’un hectare de colza, de soja ou de tournesol. Aujourd’hui le rapport est passé à 200. Sans parler de l’absorption du CO2 !
Je suis devenu millionnaire en inventant un autre système, basé sur la photosynthèse normale des algues cette fois ci, qui connecte tous les appareils de bureau à un photo bioréacteur. Il est constitué de parois de verre pleines de micro-algues exposées au soleil zénithal sous des accélérateurs lenticulaires pour un meilleur rendement photochimique. Ces bio réacteurs couvrent les parois de l’aéronef et nous permettent d’être autonomes en énergie. Grâce au soleil, les algues captent le CO2, se reproduisent et permettent d’isoler le bâtiment, fournissent des protéines pour les repas, et produisent l’énergie qui fait fonctionner le matériel de bureau. Par rapport aux années 2020, nous avons ainsi réussi à diminuer la consommation à 0,2 kg eq CO2/m²/an au lieu des 5 à 145 kg eq CO2/m²/an il y a 20 ans pour les immeubles tertiaires les plus émetteurs.
Aujourd’hui, exit la notion d’immeubles de bureaux : ils sont devenus tellement vertueux sur le plan énergétique que nous y vivons aussi…. Dans l’aéronef nous avons appris à vivre en vase clos. Les appartements privés sont répartis dans la partie basse du vaisseau. Ils bénéficient du même réseau d’alimentation nourri par l’hydrogène produit par les algues. Une personne par famille doit se consacrer à l’approvisionnement alimentaire en circuit court, assuré en aquaponie. Les viandes animales sont interdites depuis plus de 10 ans car le steak ne pousse pas dans les bassins ! Les protéines proviennent aujourd’hui des légumineuses et des poissons que nous élevons sous nos courgettes.
Des navettes avec le sol du quartier des Coquelicots sont assurées tous les jours dans des mini bulles propulsées à l’hydrogène. Mais il faut dire que plus grand monde n’a envie de s’y rendre : c’est devenu un four…