A en croire un célèbre adage chinois, le monde serait un jeu de go dont les règles ont été inutilement compliquées. La même remarque est tout aussi valide pour le monde en miniature qu’est l’entreprise.
Selon la légende, le Go (en japonais), ou « Wei Qi » en chinois aurait été inventé il y a 4 000 ans par les empereurs Yao et Shun qui voulaient amener leurs fils à plus de sagesse. Aujourd’hui, en Asie, le go est considéré comme une véritable discipline intellectuelle et a influencé, de l’aveu même de leurs dirigeants, nombreuses stratégies d’entreprise, dont Mitsubishi, Huawei ou Alibaba. Sa philosophie offre en effet bien des clés pour la conduite de projets dans le monde de l’entreprise.
Quelques règles tout d’abord : le go se joue à partir d’un échiquier vide de 361 cases, le « goban ». Le but est de construire le plus de territoires grâce aux « pierres », blanches ou noires. A la différence des échecs, qui vise la destruction de l’adversaire, le go intègre la cohabitation avec l’adversaire. Pour gagner il faut l’encercler, en d’autres termes, tirer le meilleur parti de l’espace disponible.
De plus en plus de formateurs en management utilisent le Go. Si le jeu est appréhendé métaphoriquement, les territoires deviennent ainsi des marchés, ou le « terrain de jeu » du manager et les pierres, des « actes de management ». Les bords du goban représentent par exemple la grande masse des salariés, la troisième ligne le management intermédiaire. Et le go peut enseigner mille choses comme le suggèrent Jean-Christian Fauvet et Marc Smia dans leur ouvrage « Le manager joueur de Go ».
Trois principes clés :
Comme au go, en entreprise, il faut CO-EXISTER avec son « adversaire » : appliqué à la notion de projet, cela signifie qu’il faut accepter l’environnement et construire avec lui plutôt que de vouloir le contrarier. Le second principe est d’avoir un dessein : c’est une vision de l’espace à conquérir pendant la partie. VOIR LOIN. Et enfin, le jeu de Go apprend également à piloter de manière cohérente. L’efficacité d’un coup dépend de son lien avec les précédents et les suivants. Jouer des coups isolés constitue un gaspillage d’énergie et de ressources, un point méprisé au go. L’idée est donc de CONNECTER les actes managériaux.
Au go, en début de partie, les pierres paraissent ainsi isolées sur le goban. Mais elles ont une importance primordiale : ce sont des jalons. Plus tard dans la partie, elles seront reliées entre elles et permettront d’encercler l’adversaire, ou dans l’entreprise, à l’amener à la vision du manager.
Sur le site de formation en ligne pour managers Viadéclic, fondé par Jean François Lopez, le spécialiste de la conduite du changement conseille ainsi de se saisir de la philosophie du go pour obtenir l’adhésion au changement plutôt que de l’imposer. Un exemple : un chef d’équipe, arguant de « réunionite aiguë », réticent à une réunion de conduite de projet un lundi après-midi. « Dans un premier temps, vous lui faites admettre l’intérêt des KPI (Key Performance Indicateur) à son niveau, le temps passé à régler certains dysfonctionnements récurrents sur sa chaîne de montage… Dans un second temps, vous reliez tous ces points pour démontrer l’opportunité d’une réunion pour faciliter son travail. Vous pouvez en contrepartie déplacer le créneau de la réunion au mardi, en tenant compte justement de ses objections. » Et l’adhésion est remportée, explique ainsi le formateur.
Une partie -le cœur de la négociation- requiert aussi de garder à l’esprit l’objectif final : obtenir un avantage. Cela peut amener à accepter une défaite locale, à faire une concession, c’est à dire « abandonner des pierres pour gagner l’initiative » selon l’un des principes des « Mystères du Weiqi », un recueil de proverbes liés au go, écrit par un haut gouverneur chinois et joueur de go exceptionnel il y a plus de 1 000 ans.
Au final, le gagnant est en meilleure position que l’autre : « l’adversaire » doit se rendre à l’évidence de sa défaite, mais les deux joueurs restent présents. L’objectif n’est pas de détruire le perdant mais d’obtenir une supériorité. Bien mieux, pour éviter de voir la rancœur ressurgir plus tard.
Négocier par la technique des jalons inspirée du go permet ainsi, de développer maîtrise de soi, patience, et capacité d’improvisation dans un cadre fixé (le dessein). Des qualités utiles pour conduire un projet de manière fluide à son terme.